Port de Douala
Port de Douala

L’engorgement du port de Douala est sur le point de créer une crise économique et sociale grave. Enquête sur les causes de la saturation.

Difficile, en ce début d’après midi de la mi-aout, de sortir du bouchon qui obstrue l’accès au port autonome de Douala. Dans les longues files de véhicules, pour la plupart des camions portes conteneurs qui tentent d’avancer dans une jolie anarchie, on étouffe de chaleur, on piaffe d’impatience. La rue, déjà bien étroite pour un tel volume de trafic, est défoncée. La circulation n’est pas régulée par la police et pis encore, l’embouteillage est par moments aggravé par le pas- sage à niveau d’un train marchandise qui quitte l’enceinte du port. Difficile de croire qu’on amorce ainsi l’entrée du plus grand port de l’Afrique centrale : le port autonome de Douala. «Bienvenue dans la plus grande pagaille de la capitale économique», ricane notre conducteur, manifestement bien accoutumé, qui précise que ce n’est là qu’un léger aperçu des difficultés de cette place portuaire qui défraie la chronique ces dernières semaines par son incapacité à assurer un trafic fluide, notamment en ce qui concerne la sortie des conteneurs et l’exportation du bois. «Près de 4500 conteneurs sont en attente dans le terminal alors qu’ils sont déjà dédouanés, confirme à ce propos Gallus Fouda Fouda, président du syndicat national des transitaires transporteurs et aconiers du Cameroun. «Les opérateurs économiques ont du mal à recevoir et sortir les marchandises tandis que les coûts et délais alourdissent les prix. Des navires sont bloqués à la bouée de base, notre port n’a pas la capa- cité de les accueillir tous régulièrement. De plus les conteneurs ne sortent pas du terminal dans les délais souhaités », se plaint cet autre opérateur. « On trouve même des mosquées dans l’enceinte portuaire, de même que toutes sortes de personnages dont l’apport au bon fonctionnement du port n’est pas connu » s’étonne un autre.

Concert de récrimination

De ce concert de récrimination, M. Mathieu Ekambi expert en Logistique a pu établir une liste quasi exhaustive des difficultés de cette place portuaire : « Engorgement du terminal à conteneurs et des quais, pannes de portiques, ensablement du chenal, absence d’espaces dédiés au traitement des marchandises en transit, stationnement abusif de camions, fourmillement d’acteurs dans l’enceinte portuaire, manutention et allotissement poussifs d’essences forestières au parc à bois, vétusté des voies d’accès et de circulation, longue file d’attente de dizaines de navires, des semaines, voire des mois à la bouée de base ». Un tableau peu reluisant, donc, comme le souligne le logisticien dans une tribune publiée récemment. La situa- tion est si grave, révèle Gallus Fouda Fouda, que la rentrée scolaire pour- rait en être perturbée. Plusieurs importateurs de fournitures scolaires ont leurs conteneurs bloqués, soit dans des bateaux qui n’ont pas accosté parce que coincés à la bouée de base, ou alors dans des conteneurs qui ne sortiront pas de sitôt du terminal à cause de la faible cadence de manutention dans les zones d’entreprosage. Pour M. Fouda Fouda, «cet engorgement est entretenu par des certaines multinationales qui contrôlent l’essentiel des activités portuaires, ces firmes étant aidées par des Camerounais qui manquent de patriotisme». La plupart des espaces mis en concession, que ce soit le terminal conteneur, ou le parc à bois n’ont pas reçu, explique-t-il, les investissements à hauteur de la croissance du trafic. « Si on aménageait les trois quais et qu’on équipait chaque quai de deux portiques, le port pourrait traiter trois navires à la fois et on n’aurait déjà réglé le problème des délai d’attente des na- vires à la bouée de base », explique-t-il. Il arrive, en effet, du fait de la faible cadence de traite- ment des navires à quai, que certain navire attendent des semaines leur tour à la bouée de base, la zone contiguë entre la mer et l’accès fluvial du port, qui est long de 50 km. Compte tenu des surcoûts que cela engendre, certains navires finissent par perdre patience et s’en vont livrer leurs cargaisons ailleurs, à d’autres clients». Alarmiste à souhait, Gallus Fouda Fouda craint même que cette situation n’impacte négativement sur la préparation de la rentrée scolaire et des fêtes de fin d’année, car certains gros importateurs ne sont pas sûrs que leurs navires arriverons à quai dans les délais, et si les conteneurs braveront à temps les délais.

Cet engorgement inédit du port de Douala pourrait causer une véritable asphyxie à l’économique camerounaise, et même à certains pays voisins. Avec un trafic en hausse de près de 15% entre 2012 et 2013, le port de Douala mérite bien sa stature de principale porte d’entrée du Cameroun et de la sous région. Comme le fait remarquer la principale organisation patronale du pays, le port de Douala occupe une place centrale et stratégique dans l’économie du Cameroun et de certains pays voisins enclavés. Grâce à son positionnement au cœur du Golfe de Guinée, cette infrastructure est une plate-forme logistique sous régionale. Il y transite environ 2/3 des échanges des pays de l’hinterland (République Centrafricaine, Tchad) et une partie des échanges de certains autres pays (Congo, Guinée Equatoriale, Gabon, Nigéria, RDC).

Principale place portuaire du pays qui en compte d’autres, cette plate- forme colossale qui accueille plus de 15000 visiteurs par jour dispose de 20 ha de réserve foncière de 13 magasins banalisés et d’une capa- cité d’accueil 7.5 millions de tonnes. Ses entrepôts et aires de stockages peuvent accueillir jusqu’à 11 millions de tonnes. Le port dispose également de quatre remorqueurs de port et de haute mer, de deux remorqueurs de port, d’une vedette de lamanage et d’un baliseur. Bien qu’il s’agisse d’un port fluvial situé à 50 km de la mer et donc exposé à l’ensablement régulier, 10 milliards sont dépensés chaque année pour draguer le chenal d’accès et permette ainsi aux grands bateaux d’accoster.

Etablir les responsabilités

Plusieurs membres du gouverne- ment autant que des enquêtes parallèles diligentées par les plus hautes autorités sont déjà descendues à Douala pour établir les responsabilités. Coté administration, on jure avoir fait le nécessaire pour fluidifier le trafic, au moyen de la simplification des procédures et des consultations régulières avec les acteurs du privé. Après consultation du secteur privé sur les entraves au commerce extérieur, le gouverne- ment a mis en place, en 2000, un guichet unique des opérations du commerce extérieur (Guce-GIE). Celui-ci réunit en un lieu l’ensemble des intervenants dans les processus d’importation et d’exportation de marchandises. Depuis 2013, un accord entre le ministère des Finances et les treize banques locales permet de payer les droits de douane par le biais des banques. En même temps, les commissionnaires agrées en douanes ont accès par un identifiant individuel au serveur centrale de la Douane : « avec ce système, les déclarations sont véritablement expéditives. Nous faisons nos déclarations en ligne grâce au manifeste électronique. Nos déclarations sont validées instantanément à l’autre bout du système par un douanier, et notre client peut aussitôt faire le virement bancaire nécessaire. Le processus est ainsi bouclé en quelques heures ». Selon le gouvernement, cet accord aide à la simplification de la chaîne de dédouanement et de dématérialisation des opérations du commerce extérieur afin de rendre encore plus compétitive la place portuaire de Douala. Avec ce système, un usager lambda pourra désormais, via son terminal informatique, effectuer l’en- semble des enregistrements nécessaires avant de se présenter au port pour y retirer son colis, quels que soient sa nature et son volume. Autre innovation : l’expérimentation d’un système semi-dématérialisé de dédouanement et d’enlèvement des véhicules importés. Grâce à lui, l’obtention d’une attestation de dédouanement se fait en quelques minutes. Les délais ont chuté de six jours à moins d’une heure. Enfin, la mise en place, en 2012, des contrats de per- formance entre la direction générale et les inspecteurs de visite ou entre la douane et un échantillon d’opérateurs économiques a occasionné un gain de temps de plusieurs jours. Citée en référence dans plusieurs administrations douanières à travers le monde, cette mesure de performance d’inspiration camerounaise a été labellisée par l’OMD et la Cnuced.

Manque d’investissements

Peu avant de quitter le port autonome de Douala, Alphonse Siyam Siwé aujourd’hui incarcéré dans le cadre de l’opération épervier avait réalisé des investissements lourds, notamment dans l’acquisition des portiques et autres matériels de levages et de la manutention, de même que pour l’aménagement des quais et la mise en place d’un système de sécurité arrimé aux normes internationales. Les concessionnaires du port ont hérité des ces équipement et ouvrages et les direction générales successives, plus occupées à faire incarcérer leurs prédécesseurs, n’ont plus réalisé d’investissements importants. Pour le moment, le port autonome de Douala qui n’a pas réalisé d’investissements importants dans les infrastructures, et qui accuse volontiers le concessionnaire de la plupart des maux, n’a que des projets. Pour restaurer un minimum de compétitivité au port, on en- visage désormais d’améliorer ses capacités, à travers l’installation d’un nouveau système de balisage, l’enlèvement des épaves dans le chenal, la mise en place d’équipement adapté et en nombre suffisants au terminal à conteneurs, l’aménagement des aires de stockage. Ce catalogue de projets comprend aussi la construction de magasins hors de l’actuelle enceinte portuaire, comme ce projet de construction d’un port sec à la périphérie de la ville. Si ces bonnes intentions ne sont pas encore assorties d’un chronogramme, elles ont le mérite d’exister car la PAD a fait montre d’une étonnante atonie toute ces dernières années, alors que le trafic allait croissant, d’année en années.

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